Orgueilleuse 2 (suite)

« En fait, tu es en train de me dire que tu m’en veux?  »

Un silence profond se fait en moi, je n’entends plus rien, je ne communique plus avec l’extérieur. Cette phrase tourne en boucle dans ma tête.  Il a rien compris? Il a rien compris.  Je suis atterrée de ma découverte. Il n’a rien compris. Il est censé m’écouter, me supporter, me réconforter.  Mais non, voilà qu’il ramène tout à lui.  Moi, je voulais des bras chaleureux, je voulais un rapport paternel.  Je voulais qu’il me regarde comme une petite fille; comme sa petite fille.  Il a bien dû ressentir un sentiment d’amour paternel? Ne serait-ce qu’une sensation, une fois dans sa vie? Et puis, une petite fille c’est mignon? Ca attendri?  Quand on est un père, on est touché par son enfant. On a envie de la protéger? La chérir? Cet homme, mon père, en quoi est-il fait? L’attendrissement ? Ca lui parle?

On est assis à cette table, comme deux étrangers, et lui qui me dit que je lui en veux.  De quoi, déjà? D’avoir quitté ma mère? Hein? Quoi? C’est quoi cet homme?

Je le regarde, je lui ai donné des millions de chances.  Je lui ai tendu la main, je lui ai construit des ponts. J’ai développé des génies de construction en élévation de superstrutures suspendues! J’ai étudié toutes les courbes, les possibles, les envisageables.  Il ne viendra donc jamais vers moi? Une occasion, et une belle, là, juste devant lui; l’opportunité du siècle même! Prête à tout effacer, tout oublier, juste pour qu’une fois il se comporte comme un père! Je suis là assise, je le regarde comme quand j’avais 6 ans, je lève un peu la tête. Je pensais avoir mit le paquet pour attirer son attention: je me suis commandée blonde aux yeux bleus; et il ne me voit pas. Il ne me verra donc jamais.  Un simple regard avec un mince filet d’amour aurait suffit finalement.

Il sent l’alcool, la cigarette aussi et un peu l’eau de parfum Dior.  Enfant cette odeur était réconfortante, c’était sa présence.  Maintenant je comprends que c’est uniquement cette effluve qui le défini.

Un souvenir me vient, j’ai 3 ans, mes parents vivaient dans une espèce de communauté.  Lui est jeune et très beau.  Cette beauté fut le malheur de ma mère.  Il est guitariste dans un groupe de rock, il conduit des voitures de sport, roule à moto, toujours du monde à la maison.  Un jour pour rigoler, il m’a fait fumer une Gitane sans filtre… Deux trois personnes avaient semblé réticentes, mais j’ai fini par avaler cette bouffée empoisonnée naïve et confiante.  J’ai cru mourir et lui il a ri, il a ri, à s’en taper la main sur la cuisse en disant « Ben comme ça elle est dégoûtée à vie! ». Il a ri, beaucoup.  Je n’ai pas aimé ce rire,  jamais.

Je ne lui en veux pas.  D’ailleurs, je lui en ai jamais voulu.  De quoi? La culpabilité l’aveugle. A vrai dire, je m’en foutais.  Si je cherche au plus profond, je m’en foutais royalement même.  J’étais d’ailleurs plutôt curieuse de rencontrer « L’autre« .

… Plus tard, assise à la même table:

« Moi, si j’étais vous, je retrouverai vite fait du travail, parce que là, je ne sais pas comment vous allez faire?! ».

Je regarde cet homme et son air affligé.  Bizarrement, j’aurais bien aimé que cet air soit sur le visage de mon père.  Même ce monsieur mal fagoté, qui semble usé par son travail déprimant à force de côtoyer la misère, a de l’empathie pour moi. Je pense que cette horrible ride qui lui traverse le front s’est creusée au fur et à mesure de son incompétence à aider et à trouver des solutions.  Elle trace en sa chair le sillon du désespoir.

Je vois dans ses yeux, tous les regards désespérés, humiliés, désabusés qu’il a croisés.  Je détourne le regard. Quel horrible miroir!

Des heures après son départ, je reste tétanisée.

Des heures après leur départ, je reste percluse.

A tout jamais et de toute mon âme, vous ne ferez de moi une victime.

(à suivre…)